FRANCISCO FERRER : UN FRANC-MACON
Le dimanche 04 octobre 1959, le Grand Orient de France à rendu hommage à Francisco Ferrer en publiant ce petit opuscule

Il y a cent ans naissait à six lieux de Barcelone Francisco Ferrer y Guardia, fils de vignerons, catholique par son éducation. Républicain à 20 ans.
Il y a 50 ans, le 13 octobre 1909, dans les fossés du Fort de Monjuich à 9 heures du matin, Francisco Ferrer tombait sous les balles du peloton d’exécution.
Le Grand Orient de France célèbre aujourd’hui le double anniversaire de cet illustre Franc-Maçon.
Un demi-siècle a passé depuis ce dimanche 17 octobre 1909 où sur les grands boulevards à Paris, plus de cent mille manifestants élevaient une solennelle et puissante protestation contre le crime dont s’illustrait tragiquement le jeune roi d’Espagne Alphonse XIII.
Un demi-siècle.
Mais Paris qui éleva des monuments à Coligny, au Chevalier de la Barre, à Etienne Dolet, Paris n’a jamais oublié Francisco Ferrer.
Pour nous, Franc-Maçon, nous gardons le pieux souvenir de ce professeur épris de rationalisme, qui à la fin du siècle dernier venait enseigner chaque soir dans le vieil hôtel du Grand Orient de France, 16, rue Cadet.
C’est avec le Franc-Maçon Léon Bourgeois au Cercle Populaire d’Enseignement Laïque, c’est à la vieille et noble Association Philotechnique, qu’en plein Paris, Francisco Ferrer applique la règle qu’il avait lui-même formulée. « Faisons d’abord de nos enfants des jeunes gens instruits. Plus tard quand ils seront devenus des hommes, nous nous efforcerons de leur inculquer les idées qui nous sont chères ».
Ceux qui ne respectent pas l’enfant et s’efforcent de l’enchainer à un dogme le plus souvent religieux, ceux-là n’ont jamais pardonné à Francisco Ferrer la nature de son enseignement.
On imagine aisément quelles ont pu âtre leurs réactions lorsque Francisco Ferrer, entreprend de fonder et de développer à Barcelone sa fameuse « Ecole Moderne ».
De sa Catalogne natale, si riche d’énergie républicaines, si enflammée de volontés libératrices, Francisco ferrer, se tourne vers toute l’Espagne, écrasée de misère et d’ignorance. C’est pour tout ce peuple que Francisco Ferrer, suivant ses propres paroles, veut « fonder des écoles nouvelles oµ seront appliqués directement des principes répondant à l’Idéal que se font de la Société et des hommes, ceux qui réprouvent les conventions, les préjugés, les cruautés, les fourberies et les mensonges sur lesquels est basés la société moderne ».
Dès lors, entre l’Espagne des prêtres, de l’armée et du roi, entre son Gouvernement et l’Ecole Moderne de Francisco ferrer est ouverte.
L’Ecole Moderne soutenue par 120 cercles et associations, gagne dangereusement du terrain.
Il faut abattre l’Ecole Moderne, l’Ecole rationaliste, l’Ecole sans Dieu.
En ce mois de mai 1909, Alphonse XIII se marie. Sur le cortège nuptial qui chemine orgueilleusement dans la Calle Mayor de Madrid une bombe éclate.
Un roi ne règne pas impunément.
Celui qui lança la bombe s’appelle Matteo Moral. Il est bibliothécaire-traducteur dans la Maison d’Edition fondée par Francisco Ferrer.
L’occasion est trop belle et s’il faut acquitter Francisco Ferrer, le Gouvernement Espagnol n’en interdit pas moins l’Ecole Moderne.
Certes, cette mesure ne mettra pas un terme à la colère qui secoue la Catalogne contre Madrid tout engluée dans la guerre coloniale au Rif marocain.
Barcelone se dresse contre la dictature et la guerre également désastreuses.
Le 26 juillet 1909, c’est la grève, puis l’émeute. Dans la nuit du 27, les Eglise et les Couvents sont incendiés. Le 27 et le 28, l’Armée fraternise avec le peuple, Barcelone est aux mains des libertaires : c’est la Révolutions.
Ferrer, tout attaché à ses travaux intellectuels n’est pour rien dans l’évènement : l’histoire en porte témoignage.
Madrid a réagi brutalement ; la révolte noyée dans le sang, la peur reste accrochée aux entrailles du Gouvernement. C’est alors que frayant la voie au crime qui se prépare, Mgr l’Evêque de Barcelone, au nom de tous les Prélats de Catalogne, proteste auprès de Madrid « contre les évènements de juillet et contre ceux qu’il en déclare responsables, c’est-à-dire les partisans des écoles sans Dieu, de la presse sectaire et des cercles anarchiques qu’i faut supprimer ».
Francisco Ferrer est arrêté. C’est lui, l’Evêque l’a désigné, c’est lui l’instigateur des troubles de Barcelone. Il est jeté en prison. Dans l’une de ses dernières lettres il dira : « Depuis trente-deux jours, c’est la première fois que je vois le soleil puisque auparavant, je me trouvais dans un cachot ».
Ferrer est innocent. Il croit en ces juges. Il a confiance dans le verdict.
Le 9 octobre, il comparaît devant le Tribunal Militaire. Depuis longtemps, on lui a ravi ses vêtements. On lui a donné le costume loqueteux et la casquette qui doivent nécessairement affubler l’anarchiste incendiaire et assassin.
Avec Francisco Ferrer sont enfermés à huis-clos sept officiers. La sentence sera tenue secrète jusqu’au moment où le condamné devra suivant la règle « entrer en chapelle » pour se préparer à l’éternité.
Le 11 octobre, à 3 heures du matin, Ferrer est transféré à la Citadelle de Monjuich et le 12 octobre, à 8 heures, on lui notifie la sentence prononcée : la mort.
Ferrer se voit alors revêtir d’une sorte de camisole de force, on le conduit « en chapelle », il y restera douze heures. En chapelle, le condamné ne doit jamais rester seul et les prêtres doivent l’aider à se préparer à la mort.
Le R.P. Jésuite Font entreprend Francisco Ferrer. En vain. L’aumônier du château de Monjuich et ce dernier est relayé par les Frères de Charité qui harcèlent le condamné. Ferrer répond « qu’il ne veut rien avoir de commun avec les robes noires ». Il exige un notaire pour dicter son testament. Puisqu’on lui interdit de s’asseoir pour essayer de le faire mettre à genoux, Ferrer, pendant 7 heures, arpentera la chapelle en dictant ses volontés.
La veillée funèbre se termine. Nous sommes au matin du 13 octobre 1909, il est 9 heures. Entouré des gardes, Francisco Ferrer marche vers son exécution. Malgré ses protestations, l’aumônier de Montjuich le suit pas à pas. Il arrive à la poterne qui donne sur le fossé Sainte-Eulalie. Il demande à être fusillé debout, face au peloton, sans bandeau sur les yeux.
Les officiers exigent qu’on lui mette le bandeau. Avant que ne claque la fusillade, Francisco Ferrer, d’une voix forte, lance aux soldats du peloton : « mes enfants, vous n’y pouvez rien. Visez bien. Je suis innocent. Vive l’Ecole ! ».
Vive l’école ! L’Espagne des prêtres et du Roi a tué Francisco Ferrer parce qu’il bâtissait des écoles et affranchissait la pensée des dogmes abêtissants.
Le monde entier a frémi et les nations se dressent contre le crime.
Lisbonne met en berne le drapeau de son Hôtel de Ville.
Milan, avec son Conseil municipal monarchiste, prend le deuil.
Le bassin de Charleroi hisse ses drapeaux noirs sur les maisons du peuple.
La « Marseillaise », symbole de solidarité révolutionnaire, retentit dans les rues de Montevideo.
Des boulevards de Paris à l’Université de Saint-Pétersbourg, de Rome, de Londres et de Berlin c’est la levée en masse des hommes libres qui contraint cinquante consuls d’Espagne à démissionner de leurs postes à l’étranger.
Depuis des mois, en France, d’Anatole France à Henri Rochefort, de Séverine à Maurice Maeterlinck, c’était le même cri d’angoisse et quand le crime est accompli, Camille Pelletan, ce solide radical, ne craint pas d’écrire :
« Chez nous un procès Ferrer paraît impossible. On n’oserait pas aller aussi loin. Croyez-vous que ce soit la bonne volonté qui manque ? En Espagne, on fusille l’école laïque. En France, il faut se contenter de lui déclarer la guerre à grand bruit. Cela vaut mieux, mais c’est la même haine qui dirige les deux attaques ».
A un demi-siècle de distance, cet écrit de Camille Pelletan demeure toujours d’actualité.
Dans le testament dicté quelques heures avant son exécution Francisco Ferrer écrivait à l’intention de ceux qui l’aimaient : « Le temps qu’on emploie à parler des morts serait mieux employé à améliorer les conditions où se trouvent les vivants ».
Pour nous, francs-Maçons, c’est s’occuper du sort des vivants que d’évoquer Francisco Ferrer, ses luttes et sa mort.
Jusque sur le sol de France, les droits sacrés de la pensée libre ont, chaque jour, besoin d’être défendus contre la force sournoise des dogmes et la force brutale des armes.
Célébrer le souvenir de Francisco Ferrer, c’est affirmer solennellement un souci de défense et de perfectionnement de l’école laïque, c’est déjà servir le rationalisme.
Mais aussi et peut-être surtout, célébrer Ferrer, c’est en condamnant la parodie de justice dont il fut victime, ne jamais accepter que la raison d’état l’emporte sur le respect du droit.
C’est à nous, Français, qu’il appartient, plus qu’à tous autres, de rappeler cette règle et d’exiger qu’elle soit respectée d’abord en France.
Au nom de tant de luttes passées, au nom du sang de tant de victimes innocentes, au nom de Ferrer enfin, il n’est pas possible d’accepter que les portes de fer des prisons se referment sur celui dont la justice ne connaît pas le dossier.
Il n'est pas possible que les interrogatoires soient menées sous le signe de violences policières, et qu'un homme soit abattu sous le prétexte qu'il tente de fuir.
Il n’est pas possible que les barbelés des camps de concentration soient noués autour d’hommes et de femmes qui n’ont jamais comparu en justice ou qui ont été acquittés par leurs juges.
Les Francs-Maçons n’acceptent pas que « la gangrène » pourrisse la République, ils n’acceptent pas que « la question » surgisse des cendres du Moyen Age ou bien émerge de la boue des fossés de Montjuich.
Ce refus d’accepter que la force puisse tuer la pensée est dans la ligne des enseignements de Francisco ferrer.
C’est cela qu’il apprenait à ses élèves à Paris, c’est cela qui était l’honneur de son Ecole Moderne à Barcelone. C’est à cause de cela enfin que les officiers et les prêtres de l’attirail royal espagnol lui refusèrent une sépulture privée et jetèrent sa dépouille dans la fosse commune.
Le nom de Francisco Ferrer y Guardia n’avait pas besoin d’être gravé dans le marbre, il est inscrit au cœur de tout homme libre.
Repose en paix, Franc-Maçon mon Frère, le combat continue. A l’aube anniversaire de ta mort, le soleil dissipe la nuit de tes cachots.
Comme jadis, à l’Ecole Moderne de Barcelone tous ceux qui réprouvent « les préjugés », les cruautés, les fourberies et les mensonges », se retrouvent dans le clair matin.
La liberté domine les camps et les prisons, la pensée n’accepte plus d’entraves, la justice frappe aux portes de la Cité.