Nous ne disposons malheureusement d'aucun document attestant la fondation d'un cercle de libre pensée à Quevaucamps et, il faut bien le reconnaître, le millésime 1906 brodé sur notre drapeau, qui est récent, relève plus de la tradition orale que de la vérité historique.
Par contre, une certaine presse, au début du vingtième siècle, fait mention à plusieurs reprises d'une présence organisée de libres penseurs à Quevaucamps et dans les environs.
On le sait depuis 1989, année où le Centre d'action laïque de Charleroi, à l'occasion du bicentenaire de la révolution française, mit sur pied une exposition illustrant "Deux cents ans de libre pensée en Belgique". Cette réalisation conçue à l'échelle nationale connut un grand succès et voyagea dans le pays. Pour la version tournaisienne, notre historien local, le regretté Bernard Duhant, avait rassemblé plusieurs coupures du journal l'Égalité mentionnant les cercles de libre pensée de Quevaucamps et environs.
Pour Quevaucamps, la première activité relatée est une "réunion générale" le 26 décembre 1909 " de la libre pensée Les disciples de César de Paepe". Au cour de cette réunion, le comité "qui n'était désigné que provisoirement, a été nommé définitivement" Il semble que le cercle existe depuis un certain temps puisque "le citoyen Degouys Ernest, conserve le poste de trésorier..." et que, "... à partir de maintenant, il ne sera plus prononcé de discours sur la tombe de défunts qui ne feront pas partie de la société". Il n'est donc pas impossible que la fondation du cercle remonte effectivement à 1906.
On constate aussi qu'en cette fin d'année 1909, le cercle est en pleine expansion puisqu'on inscrit quatorze nouveaux membres au cours d'une seule réunion. La cotisation annuelle est de cinquante centimes; l'association reçoit les testaments de membres désirant un enterrement civil moyennant le versement d'un franc.
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QUEVAUCAMPS
Libre Pensée
Dimanche 26 décembre a eu lieu une réunion de la libre pensée "Les Disciples de César de Paepe". Cette réunion a été des plus importantes. Le comité qui n'était désigné que provisoirement a été nommé définitivement. Le citoyen Degouys Ernest conserve le poste de trésorier et le citoyen Dedessus-le-Moustier Louis est désigné comme secrétaire. On est donc prié d'en tenir bonne note, et de s'adresser à ses camarades pour toutes correspondances et tous renseignements ayant traits à la libre-pensée.
Quatorze nouveaux membres se sont fait inscrire à la réunion de dimanche dernier, et nous espérons qu'à la réunion prochaine le nombre de nouveaux adhérents sera encore plus élevé...
les résolutions suivantes ont été prises :
1. La cotisation annuelle a été fixée à 50 centimes, plus le versement de un franc en déposant son testament.
2. La société a décidé qu'à partir de maintenant il ne sera plus prononcé de discours sur la tombe de défunts qui ne feront pas partie de la société.
Extrait de L'Egalité N°2 - Dimanche 9 janvier 1910 Le Comité
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En janvier 1911, le cercle s'intitule toujours "Les disciples de Césars De Paepe". Cette appellation et le fait que les réunions se tiennent à la Maison du Peuple indiquent que l'association est d'obédience socialiste.
Combien de temps va durer cette situation ? On sait qu'Emile Vandervelde désapprouvait la collusion Parti ouvrier belge-Libre pensée et que, en 1912, la Fédération nationale des sociétés de libre pensée invite ces sociétés à dénoncer leur affiliation au parti.
A une date inconnue, en tous cas postérieure au mois d'avril 1911, le Cercle quevaucampois change de dénomination pour devenir Cercle de libre pensée Francisco Ferrer.
Il est évident que la référence à César De Paepe était devenue inadéquate depuis la suppression des liens avec le parti socialiste; d'autre part, le procès puis l'exécution de Francisco Ferrer en 1909 avait fortement ému les milieux libres penseurs.
César De Paepe (1842-1890)
En 1859, il s'affilie aux Solidaires. En 1860, il travaille comme typographe chez son futur beau-père, Désiré Brismée, fondateur des Solidaires.
Ensemble, ils militent en faveur de l'Association internationale de travailleurs.
En même temps, il suit des cours à l'U.L.B. et deviendra docteur en médecine en 1872. Il fait partie de ceux qui prônent une parfaite symbiose entre socialisme et libre pensée : pour lui, "... la libre pensée doit donc pousser au socialisme et, en même temps qu'affranchir les intelligences, améliorer le sort matériel des déshérités".
il organise la fédération des sociétés de libre pensée sur le plan international (1880), puis national (1885). Il sera cofondateur du Parti ouvrier belge en 1885. |
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QUEVAUCAMPS
La Libre-pensée "Les disciples de César De Paepe" a tenu assemblée générale dimanche dernier.
Elle a débuté par l'inscription des nouveaux membres et la distribution des insignes. Ensuite, les différents points de l'ordre du jour ont été étudiés et les décisions prises.
Il y a des personnes qui, depuis longtemps, négligent de remettre leur testament; elles oublient certainement les conséquences que pourrait éventuellement amener cette négligence coupable.
Extrait de L'Egalité N° - 29 janvier 1911.
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A Quevaucamps, l'échevin Arthur Mauroy signe en 1910 dans L'Egalité un article mentionnant sa proposition de donner le nom d'Avenue Ferrer au Chemin du Coron d'en haut. Ce nouveau nom adopté par le cercle de libre pensée de Quevaucamps, peut-être en 1911 ou 1912, traduit la rupture des liens avec le parti socialiste; il implique logiquement un changement de local, mais nous n'avons aucun renseignement à ce sujet. Cette nouvelle appellation signifie aussi que le Cercle peut désormais s'ouvrir à des membres de diverses tendances politiques.
On sait qu'après 1914, partout dans le pays, beaucoup de cercles de libre pensée tombent en léthargie. Pendant l'entre-deux guerres, le mouvement rationaliste dans son ensemble perd beaucoup de son influence et de ses effectifs. Cependant, très souvent, les structures sont maintenues et une certaine activité peut subsister. C'est peut-être le cas à Quevaucamps, mais aucune trace n'a été conservée pour cette période.
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Francisco Ferrer, martyr de la pensée libre.
Né en 1859 à Alella, près de Barcelone, Francisco Ferrer, s'écarte dès l'adolescence des opinions monarchistes et catholiques de son milieu familial. Il adhère activement à divers mouvement républicains, anticléricaux et anarchistes; placé une première fois sous mandat d'arrêt, il parvient à se réfugier en France où il vit en exil, à Paris, à partir de 1886.
C'est là semble-t-il, que Ferrer élabore petit à petit son projet de créer un enseignement laïque à Barcelone. En effet, le peuple espagnol est maintenu dans la misère et l'ignorance, dans un état ou l'Eglise catholique est toute puissante. Au début du vingtième siècle, on compte en Espagne 65% d'illettrés. Ferrer réalise que, pour créer une république viable, la première condition est de développer l'instruction. Rentré à Barcelone, il fonde en 1901 l'Escuela moderna, institution mixte et laïque. L'enseignement y est basé sur le raisonnement et l'esprit critique; il vise à créer "des cerveaux solides, capables de former eux-mêmes leurs convictions rationnelles sur tous les sujets". Ferrer entreprend
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également la publication d'ouvrages scientifiques modernes, il pratique la coéducation des sexes et des classes sociales. Il définit ainsi son programme : "nous voulons que les vérités de la science brillent de leur propre éclat et illuminent chaque intelligence, de sorte que, mises en pratique, elles puissent donner le bonheur à l'humanité, sans exclusion pour personne par privilèges odieux". Voilà des conceptions à l'antipode de l'instruction alors délivrée en Espagne sous la férule de l'Eglise catholique, fermée aux idées scientifiques et adversaire de la coéducation.
C'en est assez pour attirer les foudres cléricales et les persécutions d'un gouvernement aux abois.
En 1906, un attentat est perpétré contre Alphonse XIII. Il semble que Ferrer, entièrement occupé par ses activités de pédagogue, ait renoncé depuis un certain temps à toute action politique violente; il est néanmoins accusé d'être l'un des instigateurs de l'attentat; il est arrêté et l'Ecole moderne est fermée. En l'absence de preuves et suite aux violentes protestations venues de l'étranger, Ferrer, contre qui on avait requis la peine de mort, est libéré après 13 mois d'incarcération. En juillet 1909, des émeutes éclatent à Barcelone; l'état de siège est proclamé, la répression est terrible et Ferrer à nouveau incarcéré.
Après un procès sommaire et inique, il est condamné à mort et fusillé le 13 octobre 1909, avant que la protestation internationale se fasse entendre. La condamnation et l'exécution de Francisco Ferrer causèrent dans notre pays une vive émotion, en particulier dans les milieux libres penseurs. De nombreuses manifestations de protestations puis des cortèges de deuil s'organisèrent un peu partout. A Bruxelles, un monument fut érigé par souscription, en 1911, en hommage à ce martyr de la libre pensée. En 1912, le Tribunal suprême de Madrid dut accepter la révision du procès : il fallut bien reconnaître l'absence de preuves de culpabilité de Francisco Ferrer qui fut
déclaré innocent.
QUEVAUCAMPS
... le Conseil communal de Quevaucamps ... a décidé qu'à l'avenir la Place du coron d'En haut, s'appellerait Place ferrer, de même que le petit chemin descendant vers la petite rue portera le nom d'Impasse ferrer.
Extrait de L'Egalité N°24 - 11 juin 1911
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Dans de nombreuses localités, le nom de Francisco Ferrer est donné à une rue, une place, une institution. A Basècles, le Cercle de libre pensée La Raison " se constitue" sous l'appellation Cercle rationaliste Les disciples de Ferrer. A Quevaucamps, en juin 1911, le Conseil communal, sur proposition de l'échevin Arthur Mauroy, décide que la place du Coron d'en haut s'appellera place Ferrer. C'est peut-être au même moment que le cercle local de libre pensée devient Cercle de libre pensée Francisco Ferrer.
Le Cercle de libre pensée Francisco Ferrer de 1948 à 1968 :
le cahier du trésorier.
C'est un document exceptionnel (actuellement disparu) : comme le constate F. Pasaro, peu de cercles de libre pensée ont laissé des traces écrites de leur activité. Dans ce cahier, intitulé "Cahier n° 2", sont soigneusement notées, pendant 20 ans, les recettes et les dépenses du Cercle de libre pensée Francisco Ferrer.
Les recettes étant apportées essentiellement par les cotisations des membres, il est facile de suivre l'évolution du nombre d'adhérents au cours de ces deux décennies.
En 1948, le cercle compte 51 membres; vingt ans plus tard, l'effectif est passé à 61. le nombre le plus élevé, 67 membres, a été atteint trois fois (années 1953, 1956 et 1957).
La cotisation est passée, en vingt ans, de trente francs à septante-cinq francs. (40 francs en 1958, 50 francs en 1963, 75 francs en 1965). La plupart des membres majorent ce montant de leur cotisation à la fédération nationale, soit 3,50 francs en 1948 ou 6 francs en 1968 : ils reçoivent ainsi le journal La Pensée. Cette fédération nationale organise un congrès annuel qui se tient le plus souvent à Bruxelles; en 1966, 1967 et 1968, le Cercle y envoie deux délégués : Léon Laurent et Guy Galand.
L'état des finances permet au cercle d'accorder des libéralités; ainsi en 1948, trois cents francs sont versés à La Pensée, la même somme à l'Orphelinat rationaliste du Hainaut, trois livre sont donnés à la bibliothèque communale. Si on considère la dispersion géographique des membres, on constate une évolution au cours du temps :
- 48 membres sur 51 sont domiciliés à Quevaucamps au début de la période considérée;
- la proportion va diminuer à partir d e1960 pour devenir à peine supérieure à la moitié (33 Quevaucampois sur 61 membres) en 1968.
Comment expliquer cette évolution ? il est probable que plusieurs membres qui ont quitté Quevaucamps sont restés fidèles à leur cercle de libre pensée; il est possible aussi qu'un certain nombre de libres penseurs des environs cotisent à Quevaucamps, faute de trouver dans leur localité un cercle similaire. On remarque qu'en 1951, le trésorier enregistre pour la première fois la cotisation de Roger Lallemand, alors étudiant, que le Centre laïque est fier d'avoir actuellement comme président d'honneur.
Le renouveau en 1975
De 1968 à 1975, le Cercle semble en léthargie.
Cependant, les membres ont continué à payer leur abonnement au journal La pensée, l'organe de la Fédération Nationale des sociétés de libre pensée de Belgique. Fin 1975, Jacques Cange veut recréer un comité « après une assez longue période d’inactivité », écrit-il à Léon Laurent, ancien secrétaire du Cercle qui a quitté la région et réside à Uccle. Jacques Cange peut ainsi récupérer la liste des abonnés au journal La Pensée pour l’année 1972-1973. Sur 53 abonnés habitant la région, 52 figurent sur une ancienne liste des membres du Cercle et 26 sont domiciliés à Quevaucamps.
Les contacts sont pris et un «comité provisoire » est formé en décembre 1975 : Jean-Claude Museur exerce provisoirement la fonction de président, Jacques Cange de secrétaire, le trésorier est Paul Mayeur. Les activités reprennent au printemps 1976. Un registre des procès-verbaux des réunions est tenu par le secrétaire à partir du 8 mars 1977, date à laquelle Gérard Willems est élu président. En 1978, le comité exécutif décide de commander un drapeau sur lequel devra figurer l’année de fondation : 1906.
Le 15 juillet 1978, Gérard Willems, président démissionnaire est remplacé par Jean Ballant.
Le 27 avril 1979, un nouveau comité est élu : Louis Gosselin est président, le secrétariat est assuré par Fernande Dulieu à qui succède Olga Saffre.
En 1984, sous la présidence de Louis Gosselin, débute une collaboration suivie avec L’Extension de L’U.L.B. : une conférence sera donnée chaque année à Quevaucamps par un professeur de l’Université.
A louis Gosselin, succèderont Ida Degouy, puis Michel Dumont.
Les activités sont multiples et variées, parfois organisées en collaboration avec les centres laïques qui se sont formés à Leuze et à Ath : concerts, marches ADEPS, conférences, visites guidées…
Un prix de morale est attribué chaque année aux élèves des écoles de l’entité. En 1991, le Cercle de libre pensée Francisco Ferrer fête son quatre-vingt-cinquième anniversaire; il souhaite poursuivre ses activités malgré la création, la même année, du Centre laïque de Beloeil et environs. C’est ainsi que, pendant dix ans, beaucoup de membres feront partie des deux associations qui, souvent, organiseront des activités en commun.
Le Cercle de libre pensée Francisco Ferrer sera dissous en 2001.
De La libre pensée vers la laïcité
En Belgique
A partir de 1960, les associations laïques belges commencent à se structurer : 1961 voit la création de l’a.s.b.l. La pensée et les Hommes; de 1962 date la constitution de La famille heureuse; le 21 juin 1964 a lieu la première Fête de la jeunesse laïque à Bruxelles, au Palais des Congrès.
En mars 1967, un événement douloureux va secouer le monde laïque : après le terrible incendie de L’Innovation, seuls les représentants des religions reconnues participent à l’hommage rendu aux nombreuses victimes; les laïques, laissés pour compte, comprennent qu’ils n’ont pas dans la société l’importance qu’ils souhaitent. Deux ans plus tard, seront créés presque simultanément, la Fédération des Amis de la Morale Laïque (F.A.M.L) et le Centre d’Action Laïque (C.A.L).
Les sociétés de libre pensée, pour la plupart tombées en désuétude, vont s’adapter à cette nouvelle situation ; en 1972, la Fédération nationale des sociétés de libre pensée de Belgique, société de fait, adopte le statut d’a.s.b.l. et devient membre du Centre d’Action Laïque sous le nom de Fédération nationale des libres penseurs de Belgique. Cette fédération fusionnera trois ans plus tard avec la Ligue humaniste pour devenir Pensée humaniste laïques.
A partir de 1981, les organisations laïques sont officiellement reconnues et les subsides leur sont accordés.
C’est au début des années quatre-vingt que des maisons de la laïcité apparaissent dans les principales villes de Wallonie : Liège en 1981, Mons en 1982, Charleroi en 1983, Tournai en 1984. Dix ans plus tard, elles seront trente en Communauté en française, regroupées en une fédération dont le » siège et à Charleroi.
A Quevaucamps
Quevaucamps, où le flambeau
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Texte : René Platiau, Jean Ballant.
Photographies : Herman Cambron, Richard De Braekeleer
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